Le Bab al-Mandeb figure parmi les passages maritimes les plus empruntés au monde, sur la route reliant l’Asie à l’Europe via la mer Rouge. Une base côtière proche du détroit donne aux Houthis, soutenus par l’Iran, une capacité accrue de perturber la navigation, par mines, drones ou tirs à vue directe. Cette perte s’ajoute, pour Ryad, à une série de revers accumulés depuis un an dans le sud du Yémen. Elle intervient alors que la gestion du dossier par le prince héritier fait l’objet d’un examen inhabituellement critique dans certains cercles d’analystes américains.
Les forces houthies ont pris le contrôle de Mokha le jeudi 10 septembre 2026. La ville est tombée au terme de plusieurs jours de combats menés simultanément sur trois axes, autour de Taëz, de Hodeida et de Mokha elle-même, engagés dès le 3 septembre. Le retrait des unités de la Résistance nationale dirigée par Tareq Saleh a facilité la progression des insurgés, selon plusieurs responsables yéménites cités par les agences internationales. Le lendemain, les combattants houthis se sont emparés de l’île de Mayoun ainsi que des îles Hanish, verrouillant un peu plus l’accès au détroit.
Une route commerciale déjà fragilisée depuis 2023
Le trafic maritime transitant par le Bab al-Mandeb avait déjà chuté d’environ 60 % depuis fin 2023, lorsque les Houthis avaient commencé à cibler des navires en solidarité avec les Palestiniens de Gaza. Mokha se situe à une cinquantaine de kilomètres seulement du détroit. Sa prise offre désormais au mouvement une base avancée pour étendre ses capacités de ciblage. Plusieurs cabinets d’analyse des risques, dont Verisk Maplecroft, décrivent cette perte comme un coup dur pour l’Arabie saoudite, qui voit s’éloigner la perspective de sécuriser sa façade maritime occidentale.
Les combats se sont étendus au territoire saoudien au cours de la même période. Plusieurs villes du royaume ont subi des tirs de missiles balistiques et de drones, faisant au moins 73 blessés parmi les civils. La coalition dirigée par Ryad a répondu par une cinquantaine de frappes aériennes sur le sol yéménite. Le Pakistan, allié de longue date de Ryad, a par ailleurs rappelé que son accord de défense avec l’Arabie saoudite pouvait être activé en cas d’agression avérée contre le royaume.
Un an plus tôt, l’effondrement du partenaire du Sud
La perte de Mokha intervient après une année mouvementée pour la politique saoudienne dans le sud du Yémen. En décembre 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste soutenu par les Émirats arabes unis, avait lancé une offensive de grande ampleur. Il en était sorti avec le contrôle d’une large partie du territoire méridional, rompant un équilibre resté figé pendant plusieurs années. Le 30 décembre, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite avait frappé deux navires émiratis accostés au port de Moukalla, accusés d’avoir livré sans autorisation des armes et des véhicules blindés au CTS.
Les semaines suivantes ont vu Ryad reprendre l’initiative militaire. Des frappes aériennes ont visé les positions du CTS autour d’Aden début janvier 2026, après que son président, Aidarous al-Zoubaidi, a manqué des pourparlers prévus dans la capitale saoudienne. Le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale l’a alors accusé de haute trahison. Les forces progouvernementales sont entrées dans Aden le 7 janvier. Le CTS s’est dissous deux jours plus tard, tandis que les Émirats arabes unis annonçaient le retrait de leurs dernières troupes du Yémen.
Six mois après avoir fait plier par les armes son propre partenaire du Sud pour asseoir son autorité face à Abou Dhabi, Ryad se retrouve à défendre une façade côtière que cet ancien allié tenait mieux qu’elle.
La rivalité avec Abou Dhabi, une lecture parmi d’autres
Pour le chercheur américain Michael Rubin, du Middle East Forum, l’origine du désastre yéménite tient avant tout à la rivalité personnelle de Mohammed ben Salmane avec les Émirats arabes unis. Ce centre de réflexion conservateur, basé à Philadelphie, est connu pour ses positions critiques envers l’islamisme politique. Selon Rubin, le prince héritier aurait sacrifié le CTS, formé et équipé par Abou Dhabi mais jugé stable et efficace sur le terrain, au profit de factions proches d’Islah, la branche yéménite des Frères musulmans, jugées moins fiables face aux Houthis.
Cette lecture reste toutefois partielle. La chronologie des événements montre que c’est le CTS qui a déclenché l’offensive de décembre 2025, dans un contexte de tensions anciennes avec le gouvernement reconnu par la communauté internationale, avant que Ryad ne réplique par les armes. La rivalité saoudo-émiratie a certainement pesé sur les choix militaires du royaume. Elle n’explique cependant pas, à elle seule, l’effondrement du front sud.
Un coût qui dépasse la péninsule Arabique
La dégradation de la sécurité sur le littoral occidental yéménite inquiète au-delà de la seule région. Plusieurs armateurs avaient recommencé à emprunter partiellement la route de la mer Rouge après une accalmie au premier semestre 2026. Ils anticipent une nouvelle hausse des primes d’assurance et des coûts de fret sur l’axe Asie-Europe. Une aggravation durable de l’insécurité maritime pèserait également sur les économies du Golfe, partenaires commerciaux et pourvoyeurs d’investissements pour plusieurs pays du Maghreb, dont l’Algérie, sensibles à l’évolution des cours de l’énergie.
Dès le mois d’août, l’émissaire de l’ONU pour le Yémen, Hans Grundberg, avait mis en garde contre une escalade qu’il jugeait inédite depuis la trêve négociée sous l’égide des Nations unies en 2022, et appelé l’ensemble des parties à protéger les populations civiles. Ses avertissements n’ont pas empêché la chute de Mokha le 10 septembre, ni celle des îles voisines le lendemain.
Sources
- Al Jazeera – Yemen’s Houthis seize strategic Red Sea city of Mocha
https://www.aljazeera.com/news/2026/9/10/yemens-houthis-seize-strategic-red-sea-city-of-mocha – consulté le 14 septembre 2026 - Associated Press (via NPR) – Iran-backed Houthi rebels seize a strategic port and island, opening a new battlefront
https://www.npr.org/2026/09/11/g-s1-142822/houthis-red-sea-port – consulté le 14 septembre 2026 - CNBC – Mokha: Houthis seize Yemen port, raising threat to oil and shipping
https://www.cnbc.com/2026/09/11/iran-houthis-mokha-red-sea-yemen.html – consulté le 14 septembre 2026 - The National – Houthis seize Yemen’s Mokha port on the Red Sea as attacks on Saudi Arabia escalate
https://www.thenationalnews.com/news/mena/2026/09/10/houthis-yemen-mokha-port-red-sea/ – consulté le 14 septembre 2026 - Al Jazeera – Saudi-backed forces move on Aden as Yemen secessionist leader vanishes
https://www.aljazeera.com/news/2026/1/7/saudi-led-coalition-strikes-yemen-says-stc-leader-al-zubaidi-has-fled – consulté le 14 septembre 2026 - Ajel News – UN envoy warns of Houthi escalation in Mokha (10 août 2026)
https://english.ajel.sa/world/42rhwylbk – consulté le 14 septembre 2026 - Middle East Forum (Michael Rubin) – Is Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman’s Reign Over? (analyse d’opinion, à traiter comme telle)
https://www.meforum.org/mef-observer/is-saudi-crown-prince-mohammed-bin-salmans-reign-over – consulté le 14 septembre 2026
Boualem Kadouri – AlAhrar.NET





