Benyamin Netanyahou a promis, mercredi 16 septembre, de faire adopter une loi permettant de retirer la nationalité israélienne à toute personne qui « diffame » les soldats du pays. Il a également annoncé un second texte destiné à multiplier par vingt les dommages-intérêts susceptibles d’être réclamés dans les affaires de diffamation.
Cette annonce vise directement Yuval Abraham et Rachel Szor, les deux cinéastes israéliens à l’origine de « NAZA », un documentaire consacré aux méthodes de ciblage employées par l’armée dans la bande de Gaza. Le film vient de recevoir le prix spécial du jury à la Mostra de Venise. « Nous les frapperons à la fois au portefeuille et dans leur citoyenneté », a déclaré Netanyahou dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, ajoutant que leur place « n’est pas parmi nous ». À ce stade, les sources consultées ne font état ni d’un texte rendu public ni d’un calendrier parlementaire précis.
Deux lois annoncées dans le sillage du film
Le chef du gouvernement affirme vouloir sanctionner ceux qui portent atteinte à l’image des soldats israéliens à l’étranger. Le premier projet relèverait du ministère de la Justice et durcirait fortement les sanctions financières pour diffamation. Le second, préparé avec le ministère de l’Intérieur, ouvrirait la voie à une déchéance de nationalité. Netanyahu a cité trois affaires pour justifier cette initiative : le documentaire « NAZA » ; les propos tenus en 2025 par l’ancien général et responsable politique Yaïr Golan, qui avait déclaré qu’un « pays sain ne tue pas des enfants par passe-temps » ; et la fuite, en 2024, d’une vidéo montrant des soldats maltraitant un détenu palestinien originaire de Gaza.
L’annonce intervient après une première demande du ministre israélien de la Culture, Miki Zohar. Celui-ci avait qualifié les réalisateurs de « traîtres » et réclamé le retrait de leur nationalité. Le chef d’état-major, Eyal Zamir, a de son côté demandé aux procureurs militaires d’examiner les éventuelles fuites d’informations classifiées utilisées pour réaliser le film.
« NAZA », vingt-quatre témoignages venus de l’armée
Le documentaire de 80 minutes repose sur les témoignages anonymisés de 24 soldats, analystes et membres des services de renseignement israéliens. Leurs visages et leurs voix ont été modifiés afin de protéger leur identité.
Son titre reprend un acronyme militaire israélien désignant les « dommages collatéraux », autrement dit le nombre de civils dont la mort est anticipée lors de la préparation d’une frappe. Les témoins décrivent des systèmes de surveillance, des outils fondés sur l’intelligence artificielle et des procédures de ciblage à distance.Selon leurs récits, certaines frappes auraient été autorisées en sachant qu’elles toucheraient des familles entières ou des immeubles habités. Le film avance que les pertes civiles n’auraient pas seulement résulté d’erreurs ponctuelles, mais qu’elles auraient été intégrées aux calculs préalables de certaines opérations.
Ces affirmations proviennent de sources confidentielles et doivent être présentées comme telles. Elles prolongent toutefois plusieurs enquêtes publiées depuis 2023 par le magazine israélo-palestinien +972, le média hébréophone Local Call et The Guardian, coproducteur du documentaire. Présenté à Venise le 10 septembre, « NAZA » a obtenu deux jours plus tard le prix spécial du jury de la 83e Mostra. Yuval Abraham et Rachel Szor figuraient déjà parmi les coréalisateurs de « No Other Land », Oscar du meilleur documentaire en 2025, consacré aux expulsions et aux destructions de maisons palestiniennes en Cisjordanie occupée.
L’armée rejette les accusations et examine des poursuites
L’armée israélienne a « catégoriquement » rejeté les conclusions du film. Elle conteste la fiabilité de témoignages anonymes dont elle affirme ne pouvoir vérifier ni l’identité ni le degré d’implication dans les opérations décrites.
Dans sa réponse officielle, l’armée soutient que les décisions de frappe restent prises par des personnels humains et non par des systèmes d’intelligence artificielle. Elle assure respecter le droit des conflits armés, chercher à limiter les pertes civiles et disposer de procédures internes pour enquêter sur d’éventuelles violations. Cette réponse ne se limite pourtant pas à une réfutation publique. L’état-major étudie des actions judiciaires contre les personnes ayant collaboré au documentaire, notamment pour déterminer si des informations protégées ont été transmises aux réalisateurs.
D’après l’Associated Press, plusieurs responsables ayant condamné « NAZA » reconnaissaient ne pas avoir encore vu le film. Les cinéastes défendent pour leur part le sérieux de leur travail de vérification et demandent que le documentaire soit projeté en Israël afin que le public puisse en juger directement.
Une extension sans précédent de la déchéance de nationalité
Le droit israélien autorise déjà le retrait de la nationalité pour des actes considérés comme une rupture grave de loyauté envers l’État, notamment dans certaines affaires de terrorisme ou de trahison. En 2022, la Cour suprême a validé le principe de cette disposition, tout en imposant un contrôle judiciaire et des garanties particulières lorsque la mesure risque de rendre une personne apatride.
Le projet annoncé par Netanyahou franchirait un seuil différent : il ferait entrer des déclarations, des enquêtes journalistiques ou des œuvres cinématographiques dans le champ d’une sanction jusqu’ici associée à des infractions d’une autre nature. Tout dépendra cependant de la définition juridique retenue pour la « diffamation » des soldats et de l’État.
Une formulation large pourrait placer journalistes, chercheurs, anciens militaires, artistes et défenseurs des droits humains sous la menace d’une sanction portant sur leur statut même de citoyen. Elle soulèverait aussi une difficulté fondamentale : le gouvernement deviendrait en partie juge de la frontière entre une fausse accusation, une critique politique et la révélation d’informations d’intérêt public.
La campagne contre les réalisateurs s’est accompagnée de menaces venues de militants d’extrême droite. Des rassemblements ont été organisés près de domiciles liés à leurs familles et une fresque apparue à Ashdod les représentait sous le mot « traîtres ». Plus de 1 500 professionnels israéliens du cinéma et 43 organisations de défense des droits humains leur ont apporté leur soutien, invoquant la liberté d’expression et la protection des sources journalistiques.
Le prochain élément vérifiable sera donc la publication des deux projets de loi. Leur rédaction dira si la promesse de Netanyahou relève principalement d’une campagne d’intimidation politique ou si son gouvernement entend réellement inscrire dans le droit la déchéance de nationalité comme sanction d’une critique de l’armée.
Sources
- Reuters — Netanyahu steps up threats against directors of Gaza documentary “NAZA”, 16 septembre 2026
- Associated Press — Israeli documentary on Gaza war that won Venice prize sparks backlash, 16 septembre 2026
- Armée israélienne — Réponse officielle au film « NAZA », 11 septembre 2026
- Mostra de Venise — Palmarès officiel de la 83e édition, 12 septembre 2026
- The Guardian — Menaces contre les réalisateurs et contenu des projets annoncés, 16 septembre 2026
Boualem Kadouri





