Dans une note publiée le 10 septembre 2026, l’Institut Montaigne recommande à la prochaine présidence française de sortir du régime migratoire issu de l’accord franco-algérien de 1968 et de réduire l’exposition politique de la relation bilatérale, sans rupture ni rapprochement volontariste.
Pourquoi c’est important. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, la relation France–Algérie est devenue l’un des sujets les plus clivants du débat public français. La note propose une lecture chiffrée des trois ensembles qui structurent cette relation : immigration, économie, puis francophonie, mémoire et géopolitique.
Dossier France–Algérie. Cet article analyse la proposition de l’Institut Montaigne. Une seconde publication met en regard les lectures de l’IFRI, de l’IRIS, de Terra Nova et de la Fondapol : ce que proposent les think tanks français sur la crise avec l’Algérie.
Intitulée « [Scénarios] France-Algérie : sortir de l’émotion », la note a été rédigée par Michel Duclos, ancien ambassadeur et conseiller spécial géopolitique et diplomatie à l’Institut Montaigne, et Augustin Motte, chef de cabinet de la directrice générale du think tank, Marie-Pierre de Bailliencourt. Le document, d’une quatre-vingtaine de pages, s’appuie sur plusieurs mois d’entretiens menés sous couvert d’anonymat auprès d’administrations françaises et de représentants d’entreprises présents dans les deux pays.
Dans son avant-propos, Marie-Pierre de Bailliencourt qualifie la relation bilatérale de « toxique ». Elle rappelle aussi qu’environ 10 % de la population résidant en France aurait un lien avec l’Algérie — rapatriés, harkis, immigrés et descendants compris — soit près de 7 millions de personnes. La note précise toutefois qu’il s’agit d’une estimation, faute de statistique exhaustive.
L’immigration algérienne, un flux à comparer avec ceux du Maroc et de la Tunisie
L’Algérie demeure le premier pays d’origine des titulaires d’un titre de séjour en France. Le pays comptait environ 650 000 titres en cours de validité en 2024, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur repris par l’Institut Montaigne. Rapporté à la population du pays d’origine, ce stock correspond à 1,4 % de la population algérienne, contre 1,7 % pour le Maroc et 2,5 % pour la Tunisie.
Depuis 2022, le Maroc enregistre davantage de nouvelles entrées légales annuelles : plus de 35 000, contre moins de 30 000 pour l’Algérie, selon la note. Entre 1968 et 2021, le nombre d’immigrés algériens en France est passé de 378 000 à 887 000, soit une multiplication par 2,3. Sur la même période, le nombre d’immigrés venus du Maroc et de Tunisie a progressé plus rapidement.
L’immigration irrégulière pèse davantage dans le contentieux bilatéral. Les ressortissants algériens représentaient plus du quart des étrangers interpellés en situation irrégulière en 2023. Ils formaient aussi la première nationalité placée en centre de rétention administrative. La délivrance des laissez-passer consulaires par Alger est l’un des facteurs invoqués pour expliquer la faible exécution des obligations de quitter le territoire français, même si celle-ci dépend également des recours, des capacités administratives et de la situation individuelle des personnes concernées.
L’accord de 1968 au cœur du rapport de force
L’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régit, dans des termes dérogatoires au droit commun, la circulation, le séjour et l’emploi des ressortissants algériens en France. Il concentre les critiques depuis la publication, en 2023, d’une note de l’ancien ambassadeur Xavier Driencourt.
Un rapport parlementaire déposé le 15 octobre 2025 par Charles Rodwell et Mathieu Lefèvre cible notamment le regroupement familial, l’accès au statut de commerçant et les possibilités de retrait de titres en cas de trouble à l’ordre public. La note de l’Institut Montaigne souligne que le motif familial représentait 54,6 % des premiers titres délivrés à des Algériens en 2024, contre 32,4 % pour les Marocains. Le motif économique pesait 9,4 % des titres algériens, soit nettement moins que pour les deux autres pays du Maghreb.
Les crises successives autour des éloignements ont nourri les appels à dénoncer l’accord. Après une longue phase de tensions, la visite à Paris du ministre algérien de l’Intérieur Saïd Sayoud, le 1er juin 2026, s’est inscrite dans la reprise du dialogue avec son homologue français Laurent Nuñez. Le ministère de l’Intérieur a présenté cette séquence comme la poursuite d’une coopération « efficace » et respectueuse des intérêts des deux États.
Une relation économique sous-dimensionnée
Le volume des échanges franco-algériens s’est établi autour de 11 milliards d’euros en 2024, selon les données de la Direction générale du Trésor reprises par l’Institut Montaigne. Les hydrocarbures représentent plus de la moitié de ces échanges et près de 90 % des importations françaises en provenance d’Algérie.
La France n’absorbe cependant qu’une part limitée des exportations algériennes de gaz et de pétrole, loin derrière l’Italie, qui a encore renforcé son partenariat énergétique avec Alger. Le stock d’investissements directs français en Algérie atteint 2,8 milliards d’euros, un montant comparable à celui investi en Tunisie alors que le PIB algérien est beaucoup plus élevé.
La visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024, trois mois après le soutien français au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, a durablement tendu la relation avec Alger. Dans le même temps, la France a perdu du terrain économique face à la Chine, à la Turquie et à l’Italie. Le retrait de Michelin, annoncé en janvier 2025, est cité par les auteurs comme l’un des symboles de ce recul.
Francophonie, mémoire et Sahara occidental : le troisième cercle
L’Algérie demeure l’un des principaux pays francophones au monde, avec environ 15 millions de locuteurs selon les données citées par la note, sans avoir jamais adhéré à l’Organisation internationale de la francophonie. Depuis le Hirak, les autorités ont accéléré la promotion de l’anglais dans l’enseignement et l’administration. La note relève néanmoins que 8 351 nouveaux étudiants algériens ont été admis en France à la rentrée 2025.
Sur le terrain mémoriel, Emmanuel Macron a fait de la relation avec l’Algérie un axe de sa politique : rapport Stora, reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans plusieurs assassinats de figures du nationalisme algérien, restitution de biens culturels et travaux de la commission mixte d’historiens. Les auteurs considèrent cependant que cette méthode n’a pas permis de stabiliser durablement la relation.
Sur le plan géopolitique, le Sahara occidental demeure le principal point de friction. La note relève en parallèle des intérêts potentiellement convergents au Sahel et en Méditerranée, ainsi qu’une préoccupation commune pour la stabilité de la Tunisie.
À lire aussi sur AlAhrar : Elaine Mokhtefi, mémoire de la révolution algérienne et pourquoi Benyoucef Benkhedda a choisi de s’effacer en 1962.
Continuité, rupture ou désensibilisation : trois scénarios
Les auteurs écartent d’abord trois approches : la recherche d’une relation privilégiée à la manière de Jacques Chirac, la sortie par le seul registre mémoriel tentée par Emmanuel Macron et le maintien de façade de bonnes relations, assimilé à un « acharnement thérapeutique ». Ils examinent ensuite trois scénarios pour la prochaine présidence.
La continuité prolongerait la détente amorcée depuis l’arrivée de Laurent Nuñez au ministère de l’Intérieur et la libération de Boualem Sansal. Dans la variante optimiste, une renégociation de l’accord de 1968 et une diversification des échanges deviendraient possibles. Dans la variante pessimiste, jugée plus probable par les auteurs, la coopération sur les laissez-passer consulaires retomberait au point mort.
La rupture verrait la France engager une dénonciation de l’accord de 1968 et assumer un rapport de force frontal. La variante maîtrisée supposerait qu’Alger accepte de négocier un texte de remplacement. La variante escalatoire conduirait à un tarissement de la coopération consulaire et à un rapprochement accru de l’Algérie avec la Russie et la Chine. Les auteurs évoquent également, comme hypothèse extrême propre à ce scénario, un risque de déstabilisation sur le sol français dans un contexte de guerre hybride.
La désensibilisation, scénario retenu, consisterait à ne plus afficher de politique algérienne particulière. Les échanges seraient davantage centralisés au Quai d’Orsay et les contacts ministériels moins fréquents, tout en engageant une sortie du régime de 1968. Dans sa version conflictuelle, la France pourrait appliquer à bas bruit des contre-mesures ciblées, par exemple sur les visas ou sur certains avantages patrimoniaux de responsables algériens, jusqu’à obtenir davantage de coopération consulaire.
La « désensibilisation flexible », option retenue
La recommandation finale combine réduction de l’exposition politique et fermeté sur l’accord de 1968. Les auteurs proposent de maintenir des canaux ouverts afin de rendre possible un rapprochement ultérieur si les circonstances évoluent. Ils invitent aussi les pouvoirs publics à anticiper les risques de troubles liés à une éventuelle escalade, proposition particulièrement sensible au regard du nombre de Français et de résidents ayant un lien familial avec l’Algérie.
Trois axes sont avancés. Sur le plan migratoire, la campagne présidentielle devrait, selon la note, clarifier la position des candidats sur l’accord de 1968. Sur le plan méditerranéen, Paris devrait davantage coordonner son approche avec l’Italie et l’Espagne. Sur le plan intérieur, les responsables politiques devraient concilier fermeté migratoire et reconnaissance des intérêts communs de long terme. La note rappelle à ce titre que la majorité de la communauté algérienne en France est intégrée.
Les auteurs citent en creux l’expérience de François Hollande : une politique de visas plus ouverte, accompagnée d’une faible personnalisation présidentielle du dossier. Ils estiment enfin qu’un changement générationnel au sommet de l’État algérien pourrait, à terme, modifier les conditions de la relation.
Une lecture française assumée, qui appelle la contradiction
L’Institut Montaigne précise que son étude adopte volontairement un point de vue français. Les positions algériennes n’ont été recueillies que de manière informelle. Ce choix donne à la note sa cohérence — elle répond à la question de ce que la France pourrait faire — mais aussi sa principale limite : elle analyse surtout les leviers français et les réactions présumées d’Alger, sans constituer une lecture bilatérale de la crise.
La proposition de « désensibilisation flexible » ne signifie donc pas que le débat est tranché. Elle fournit plutôt une doctrine de référence aux candidats qui veulent conjuguer fermeté migratoire, réduction des gestes symboliques et maintien de canaux diplomatiques. Son influence réelle se mesurera à la place qu’occuperont l’accord de 1968, les OQTF, la mémoire coloniale et le Sahara occidental dans la campagne présidentielle de 2027.
Sources
- Institut Montaigne — Michel Duclos et Augustin Motte, « [Scénarios] France-Algérie : sortir de l’émotion », 10 septembre 2026.
- Institut Montaigne — communiqué de présentation de la note, septembre 2026.
- Assemblée nationale — rapport d’information n° 1963 sur les accords bilatéraux avec l’Algérie, 15 octobre 2025.
- Ministère de l’Intérieur — rencontre entre Laurent Nuñez et Saïd Sayoud, 2 juin 2026.
- Jeune Afrique — « France-Algérie : l’Institut Montaigne plaide pour une “désensibilisation” de la relation », septembre 2026.





