Économie algérienne : ce que révèlent dix ans de chiffres

L’économie algérienne a continué de croître, mais elle n’a pas véritablement changé de régime. Entre 2015 et 2024, la croissance réelle a atteint 2,1 % par an en moyenne. Une fois la démographie prise en compte, le revenu réel par habitant n’a pourtant gagné que 1,7 % sur toute la période. L’investissement est très élevé, mais il produit peu de gains de productivité, attire peu de capitaux étrangers et laisse le pays dépendant des hydrocarbures, de la dépense publique et d’emplois à faible valeur ajoutée.

Méthode. La comparaison principale porte sur 2015–2024, dernière décennie commune disposant d’observations suffisamment complètes. Les données 2025 ne sont pas mélangées aux résultats historiques. Les séries internationales proviennent des Indicateurs du développement dans le monde de la Banque mondiale. Les ventilations hydrocarbures/hors hydrocarbures et les finances publiques proviennent de l’Algeria Economic Update, printemps 2025. Pour 2024, la série WDI actuellement publiée retient 3,7 % de croissance réelle, contre 3,6 % dans ce rapport : cet écart de 0,1 point résulte d’une révision statistique et non d’un changement de définition.
2,1 %Croissance réelle annuelle moyenne
+1,7 %Gain cumulé du PIB réel par habitant
38,1 %Investissement moyen rapporté au PIB
0,5 %IDE entrants moyens rapportés au PIB

Le PIB progresse, le niveau de vie réel beaucoup moins

La taille du PIB, son rang africain ou sa valeur en dollars courants donnent une image spectaculaire mais fragile. Le PIB nominal varie avec le prix du pétrole, le prix du gaz et le taux de change du dinar. Une hausse peut donc refléter un renchérissement des hydrocarbures sans augmentation comparable des volumes produits, de la productivité ou du revenu réel des ménages.

Le PIB réel corrige l’effet des prix. Il montre une économie ralentie dès avant la pandémie : 3,2 % de croissance en 2015, 3,9 % en 2016, puis seulement 0,9 % en 2019. Après la contraction de 5 % en 2020, le rebond a ramené l’activité au-dessus de son niveau antérieur, sans créer un écart durable avec la croissance démographique. Le PIB réel par habitant de 2024 dépasse à peine celui de 2015.

Croissance réelle de l’Algérie

PIB total et PIB par habitant, variation annuelle en %. Survolez ou touchez les courbes pour lire les valeurs.

Source : Banque mondiale, WDI, séries NY.GDP.MKTP.KD.ZG et NY.GDP.PCAP.KD.ZG.

Pourquoi la croissance totale ne suffit pas

Indicateur souvent citéCe qu’il mesure réellementIndicateur complémentaire indispensable
PIB nominal en dollarsTaille convertie au taux de change courant, sensible aux prix de l’énergie et à la monnaie.PIB réel par habitant et indice de volume.
Taux de croissance du PIBVariation de la production totale, hydrocarbures compris.Croissance hors hydrocarbures, croissance par habitant et contribution sectorielle.
Valeur totale des exportationsRecettes affectées par les cours mondiaux.Volumes, part hors hydrocarbures, nombre de produits et de marchés.
Taux d’investissementMontant de capital mobilisé, public et privé.Productivité, part du privé, IDE et rendement du capital.
Taux de chômagePart des actifs sans emploi et en recherche.Taux d’activité, emploi des femmes et des jeunes, informalité, productivité et qualité des emplois.
Dette publiqueStock d’obligations de l’État.Déficit hors hydrocarbures, mode de financement, liquidité bancaire et soutenabilité à prix pétrolier plus bas.

Le cas du chômage est particulièrement révélateur. La dernière enquête nationale de l’Office national des statistiques sur l’emploi et le chômage remonte à 2019, selon la Banque mondiale. Les estimations modélisées de l’OIT assurent une continuité internationale, mais elles ne remplacent pas une enquête nationale récente capable de mesurer l’informalité, le sous-emploi et la qualité des postes.

Une croissance hors hydrocarbures réelle, mais encore alimentée par la dépense publique

En 2024, le PIB hors hydrocarbures a progressé de 4,8 %, tandis que la valeur ajoutée des hydrocarbures reculait de 1,4 %. Ce contraste confirme qu’il existe une activité non pétrolière dynamique. Il ne prouve cependant pas que la diversification est achevée. La Banque mondiale attribue une grande partie de cette croissance à l’investissement et à la consommation soutenus par la dépense publique. La construction, le commerce, l’hôtellerie-restauration et d’autres services domestiques en bénéficient directement, sans produire nécessairement des exportations, des devises ou des gains de productivité élevés.

La distinction utile n’oppose donc pas seulement hydrocarbures et hors hydrocarbures. Elle sépare aussi l’activité marchande capable de gagner en productivité, d’exporter et d’attirer des capitaux, de l’activité dépendante des commandes publiques, des transferts budgétaires et des importations.

Le test décisif : une diversification solide doit simultanément augmenter la productivité, développer les exportations hors hydrocarbures, élargir l’investissement privé et créer des emplois qualifiés. Une croissance hors hydrocarbures tirée par le budget peut amortir un choc, mais elle reste vulnérable à la baisse des recettes énergétiques.

Beaucoup d’investissement, peu de transformation productive

L’Algérie a consacré en moyenne 38,1 % de son PIB à la formation brute de capital fixe entre 2015 et 2024. C’est nettement plus que le Maroc, la Côte d’Ivoire, le Kenya ou le Rwanda. Pourtant, le PIB réel par habitant n’a augmenté que de 1,7 %, et la productivité par personne employée de 7,4 %.

Le problème n’est donc pas d’abord le volume de l’investissement. Il concerne sa composition, sa sélection et son rendement. Les IDE entrants n’ont représenté que 0,5 % du PIB par an en moyenne. Le crédit au secteur privé s’établissait à 19 % du PIB en 2024, contre près de 78 % au Maroc. La Banque mondiale estime par ailleurs que les banques publiques distribuent 85 % du crédit à l’économie et que les entreprises publiques représentent près de 40 % de l’activité. Ce système peut financer de grands programmes, mais il diffuse moins efficacement le capital, la technologie et la discipline concurrentielle.

Investissement et gain de revenu réel par habitant

Axe horizontal : investissement moyen, en % du PIB. Axe vertical : hausse cumulée du PIB réel par habitant entre 2015 et 2024.

Source : Banque mondiale, WDI. La relation ne mesure pas à elle seule la causalité, mais elle met en évidence l’écart de rendement macroéconomique.

La diversification productive reste incomplète

La part manufacturière du PIB est passée de 7,1 % en 2015 à 9,5 % en 2024. Le mouvement est positif, mais le niveau reste inférieur à celui du Maroc, 15,3 %, et de la Côte d’Ivoire, 12,9 %. Surtout, la hausse de la part manufacturière ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’une progression de la productivité, des exportations et de l’emploi qualifié.

Les exportations de biens et services représentaient 19,9 % du PIB en 2024, légèrement moins qu’en 2015. La ventilation de la Banque mondiale montre qu’en 2024 les exportations hors hydrocarbures ne pesaient que 3 % du PIB, contre 16,9 % pour les hydrocarbures. Le pays exporte donc encore trop peu de production non énergétique pour financer durablement ses importations lorsque les recettes pétrolières et gazières reculent.

Structure productive : 2015 contre la dernière année disponible

Source : Banque mondiale, WDI. Les séries manufacturières et d’exportations s’arrêtent en 2024 ; la dernière observation commune des rentes de ressources naturelles est 2021. Ces rentes mesurent l’écart entre la valeur de production et les coûts estimés d’extraction.

La faiblesse la plus profonde se situe dans la productivité et l’emploi

La Banque mondiale observe que la productivité totale des facteurs a contribué négativement à la croissance potentielle hors hydrocarbures entre 2014 et 2023. Sur la même période, moins d’un million d’emplois ont été créés, contre 3,2 millions entre 2004 et 2013. L’emploi s’est davantage concentré dans la construction et les services à faible valeur ajoutée, tandis que la part de l’industrie manufacturière et des services à forte valeur ajoutée progressait peu.

Les données comparables de l’OIT situent en 2024 le chômage algérien à 11,7 % et celui des 15–24 ans à 29,9 %. Le taux d’activité féminin n’atteint que 14,3 %. Ce dernier indicateur est crucial : une grande partie du potentiel productif demeure hors du marché du travail. Il faut néanmoins lire les écarts africains avec prudence. Dans les économies où le salariat formel est moins développé, un faible chômage peut masquer du travail informel, agricole ou très peu rémunéré.

Emploi : deux angles que le chômage total masque

Taux d’activité des femmes et chômage des jeunes, estimations modélisées de l’OIT pour 2024.

Source : OIT, estimations modélisées diffusées par la Banque mondiale. Les structures d’emploi et l’informalité diffèrent fortement entre pays.

Le retour de la contrainte extérieure et budgétaire

La remontée des cours énergétiques avait ramené le compte courant à un excédent de 8,6 % du PIB en 2022. Deux ans plus tard, il redevenait déficitaire. Cette rapidité montre que l’équilibre extérieur dépend encore davantage du cycle des hydrocarbures que d’une base d’exportation diversifiée.

Le même mécanisme agit sur le budget. D’après l’édition printemps 2025 de la Banque mondiale, le déficit budgétaire a atteint 13,9 % du PIB en 2024, son niveau le plus élevé depuis 2015. Le déficit hors hydrocarbures atteignait 25,1 % du PIB. La dette publique, principalement intérieure et libellée en dinars, restait modérée à 48,5 % du PIB, mais le financement du déficit a absorbé les dernières ressources du Fonds de régulation des recettes et risque de réduire le crédit disponible pour le secteur privé.

Compte courant et réserves de change

Solde courant en % du PIB et réserves exprimées en mois d’importations.

Source : Banque mondiale, WDI. Les séries WDI peuvent différer légèrement des valeurs publiées dans l’Economic Update en raison des révisions et des dates d’arrêté.

Ce que montre la comparaison africaine

Les quatre pays retenus ne constituent pas un classement des « meilleures économies ». Ils servent de repères différents : le Maroc pour l’intégration industrielle et exportatrice, la Côte d’Ivoire pour une croissance soutenue, le Kenya pour les services et la productivité, le Rwanda pour la progression rapide du revenu par habitant à partir d’un niveau initial beaucoup plus faible.

PIB réel par habitant, base 100 en 2015

L’indice compare les trajectoires, pas les niveaux de revenu.

Source : Banque mondiale, WDI, série NY.GDP.PCAP.KD. Calculs Al Ahrar.

PaysCroissance réelle moyenneGain réel par habitantInvestissement moyenIDE moyensProductivité par travailleur
Algérie2,1 %+1,7 %38,1 % du PIB0,5 % du PIB+7,4 %
Maroc2,6 %+11,8 %26,8 %1,8 %+16,0 %
Côte d’Ivoire6,0 %+32,0 %21,7 %1,9 %+28,3 %
Kenya4,6 %+24,8 %19,2 %0,6 %+30,0 %
Rwanda6,8 %+43,7 %26,6 %2,7 %+28,2 %

Le contraste le plus fort concerne l’efficacité de l’investissement. L’Algérie mobilise davantage de capital que tous les comparateurs, mais obtient la plus faible progression du revenu réel par habitant et de la productivité. Le Maroc croît seulement un peu plus vite en moyenne, mais il a porté les exportations de 30 % à 42 % du PIB et maintenu une part manufacturière supérieure à 15 %. La Côte d’Ivoire, le Kenya et le Rwanda partent de niveaux de revenu plus bas, ce qui facilite en partie le rattrapage, mais leurs gains de productivité et de revenu par habitant restent d’une autre ampleur.

Diagnostic : une économie solvable, mais insuffisamment productive

L’économie algérienne n’est ni en effondrement ni engagée dans un véritable décollage. Elle dispose d’atouts considérables : ressources énergétiques, dette extérieure très faible, réserves de change encore importantes, infrastructures, marché intérieur et niveau d’investissement élevé. Ces amortisseurs expliquent sa résilience.

Sa faiblesse est structurelle. La croissance par habitant est presque nulle sur dix ans. L’investissement, principalement public, transforme peu la productivité. Le secteur privé reçoit peu de crédit et attire peu d’IDE. L’industrie manufacturière progresse mais reste étroite. Les exportations hors hydrocarbures ne suffisent pas à stabiliser le compte courant. L’emploi des femmes est très faible, le chômage des jeunes demeure élevé et les données nationales sur le marché du travail sont anciennes.

Le prochain bilan ne devrait donc pas être jugé au seul taux de croissance annoncé. Les indicateurs décisifs seront la progression du PIB réel par habitant, la productivité sectorielle, la part des exportations hors hydrocarbures, l’investissement privé et étranger, le crédit aux entreprises, l’emploi formel des jeunes et des femmes, ainsi que le déficit budgétaire hors hydrocarbures. C’est à cette condition que la croissance pourra devenir moins dépendante de la rente et plus directement perceptible dans la vie économique du pays.

Sources et limites

Les comparaisons internationales décrivent des trajectoires macroéconomiques. Elles ne neutralisent pas toutes les différences de niveau initial, de structure démographique, d’informalité, de qualité statistique ou de situation politique. Les valeurs 2024 peuvent être révisées par les organismes sources. Les graphiques comparatifs utilisent un millésime WDI unique afin d’éviter de mélanger des révisions statistiques différentes.



- Advertisement -spot_imgspot_img
Sonia Benamara
Sonia Benamara
Sonia Benamara est une signature éditoriale d’AlAhrar spécialisée dans l’économie, la finance et les transformations des marchés. Elle couvre notamment les politiques économiques, l’énergie, les entreprises, les finances publiques, le commerce international et les mutations de l’économie mondiale. Ses articles accordent une place particulière à l’Algérie, au Maghreb et aux économies arabes, en cherchant à rendre accessibles les données, les mécanismes financiers et leurs effets concrets sur les sociétés.

À LIRE AUSSI

spot_img

Pour aller plus loin

- Advertisement -spot_img