La rupture avec la France coloniale ne s’impose comme position majoritaire dans le mouvement national qu’à partir des années 1930, avec l’Étoile nord-africaine puis le Parti du peuple algérien. Le parcours de Mohamed Saïl montre qu’un appel à la révolte armée existait déjà dans les années 1920. Il était porté par un ouvrier autodidacte, pas par un cadre politique organisé. Redécouvert depuis une dizaine d’années par des historiens et par des associations de mémoire en Kabylie, il éclaire une facette peu connue de la genèse du combat anticolonial algérien.
Mohand Amezian ben Ameziane Saïl naît le 14 octobre 1894 dans le village de Taourirt, dans la commune de Souk Oufella. La localité est alors rattachée au département de Constantine et se trouve aujourd’hui dans la wilaya de Béjaïa. Il ne fréquente l’école primaire que brièvement et devient autodidacte, selon le Dictionnaire des anarchistes du Maitron. Il gagne d’abord sa vie comme chauffeur-mécanicien. Cet homme peu instruit deviendra pourtant l’un des rares militants nord-africains à publier régulièrement dans la presse française, sous le pseudonyme un anarchiste kabyle, pendant près de trente ans.
Un déserteur qui refuse de servir l’armée coloniale
Pendant la Première Guerre mondiale, Saïl refuse de s’enrôler dans l’armée française. Il reste insoumis puis déserteur pendant près de quatre ans. Il passe cette période interné, selon un témoignage qu’il livre en 1932 au journal Le Semeur de Normandie. D’après une lettre adressée en 1953 à Georges Fontenis, il situe lui-même son entrée dans le mouvement anarchiste dès 1911, avant même cette rébellion. Après l’armistice et l’amnistie, il reprend contact avec les milieux militants parisiens. Il adhère à l’Union anarchiste et milite au sein de la fédération de la région parisienne.
Dès 1923, un appel à la révolte qui devance son époque
En 1923, Saïl fonde avec le chansonnier anarchiste Slimane Kiouane le premier Comité d’action pour la défense des indigènes algériens. Il publie dès cette période dans Le Libertaire, L’Insurgé d’André Colomer et L’Anarchie de Louis Louvet. Entre 1924 et 1926, il vit en partie en Algérie et collabore au journal Le Flambeau. Il y appelle les Algériens à l’instruction et à la révolte contre le code de l’indigénat. Il est emprisonné dix jours à Sidi-Aïch, en Kabylie, pour avoir critiqué publiquement des marabouts locaux qu’il accuse de tromper la population.
En 1924, dans un article du Libertaire, il écrit une phrase qui restera l’une de ses plus citées : « Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils prennent les fusils. » Dix ans avant que la lutte armée ne devienne un débat central du nationalisme algérien, cette formule circule déjà dans la presse libertaire parisienne. En 1929 et 1930, la France célèbre le centenaire de la conquête de l’Algérie. Saïl prend alors la tête, comme secrétaire du comité qu’il a fondé, d’une campagne de tracts dénonçant le système colonial et réclamant l’abolition de l’indigénat.
Emprisonné, armé, blessé : le prix de l’engagement
Installé à Aulnay-sous-Bois, Saïl dirige de janvier 1932 à mai 1934 le journal local L’Éveil social, avant sa fusion avec Terre libre. Un article lui vaut des poursuites pour incitation de militaires à la désobéissance. Le 4 avril 1934, après un meeting antifasciste destiné aux travailleurs nord-africains, la police l’arrête à Saint-Ouen alors qu’il porte un revolver. Une perquisition à son domicile permet la saisie d’un vieux fusil Mauser. Il est condamné pour détention d’armes prohibées. Menacé par les ligues d’extrême droite qui sillonnent alors la banlieue parisienne, il avait choisi de s’armer pour se défendre.
Volontaire dans la colonne Durruti, en pleine guerre d’Espagne
Deux ans plus tard, la guerre civile espagnole éclate. Fin septembre 1936, à 42 ans, Saïl quitte la région parisienne pour rejoindre le Groupe international de la colonne Durruti, une unité anarchiste distincte des Brigades internationales liées au Parti communiste espagnol. Il en prend la responsabilité après la mort de son commandant à Perdiguera et conduit l’attaque de Quinto. Lors d’une mission de reconnaissance, il est blessé au bras par une balle explosive, à cent mètres des lignes franquistes. Hospitalisé à Barcelone, il rentre en France au début de 1937, définitivement mutilé. Il devra désormais exercer le métier de réparateur de faïences. Il compte parmi les 500 à 800 Algériens qui rejoignent les rangs républicains pendant le conflit, aux côtés du militant socialiste Mohand Amokrane Belaïdi et du communiste Rabah Oussidhoum.
Faussaire sous l’Occupation, infatigable jusqu’à sa mort
De retour d’Espagne, Saïl reprend son combat anticolonial. Le 17 mars 1937, il participe à un meeting tenu à la Mutualité, à Paris, aux côtés du mouvement indépendantiste de Messali Hadj, pour protester contre l’interdiction de l’Étoile nord-africaine. En décembre 1938, il est condamné à dix-huit mois de prison pour provocation de militaire. Il est de nouveau arrêté au début de la Seconde Guerre mondiale. Il aurait ensuite été détenu au camp de Riom-ès-Montagnes, dans le Cantal, avant d’être libéré ou de s’évader. Pendant l’Occupation, il se consacre à la fabrication de faux papiers pour des compagnons recherchés.
À la Libération, Saïl reconstitue son groupe d’Aulnay-sous-Bois et reprend ses appels aux travailleurs algériens. Il rejoint la CNT-AIT à sa création en 1946 et tient une chronique régulière sur l’Algérie dans Le Libertaire. En 1951, il devient responsable des questions nord-africaines au sein de la commission syndicale du mouvement. Il publie alors une série d’articles intitulée « Le calvaire des indigènes algériens« . Il meurt d’un cancer des poumons le 27 avril 1953 à l’hôpital franco-musulman de Bobigny et est inhumé au cimetière musulman de la ville. Georges Fontenis prononce son éloge funèbre.
Un intellectuel autodidacte, l’un des rares publicistes algériens de son temps
Au-delà de l’aventure et du risque, c’est la production écrite de Saïl qui frappe les historiens qui l’ont redécouvert. Il signe pendant trente ans des dizaines d’articles, sous son nom et sous des pseudonymes comme Léger ou Georges. Ses textes paraissent dans une dizaine de titres différents : Le Libertaire, Le Flambeau, La Voix libertaire, L’Éveil social, Terre libre. Il y traite aussi bien du droit colonial que de politique internationale, dénonçant à la fois l’administration française et les camps soviétiques. Le poète Jacques Prévert lui dédiera plus tard le poème Étranges étrangers, hommage à tous les immigrés, exilés, travailleurs coloniaux, réfugiés et déracinés qui vivent à Paris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Ce qu’il reste de Mohamed Saïl
Longtemps considéré comme un militant secondaire, Saïl reste quasiment inconnu pendant des décennies. Ses écrits, dispersés dans la presse anarchiste, sont rassemblés une première fois en 1994 par la Fédération anarchiste, sous le titre « Appels aux travailleurs Algériens« . En 2020, le politologue Francis Dupuis-Déri les republie et les commente aux éditions Lux, à Montréal, sous le titre « L’étrange étranger, écrits d’un anarchiste kabyle« . L’historien Sylvain Boulouque a consacré plusieurs travaux à sa trajectoire. Le journaliste Émile Carme lui a dédié un portrait dans la revue Ballast en 2016. Ces travaux comptent parmi ceux qui ont contribué à sortir Saïl de l’anonymat.
En octobre 2016, une plaque commémorative est posée sur sa maison natale de Taourirt. L’initiative revient à l’association villageoise Thadarth-iw, en présence de sa nièce et d’universitaires de Béjaïa. La presse algérienne locale le qualifie alors de « grand visionnaire« .
Sources
- Sylvain Boulouque – « Mohamed Saïl (1894-1953) », recueil de textes présentés, Partage noir
https://www.partage-noir.fr/mohamed-sail-1894-1953 – consulté le 12 septembre 2026 - Francis Dupuis-Déri (textes réunis et présentés par) – « L’étrange étranger, écrits d’un anarchiste kabyle », Lux Éditeur, Montréal, 2020
https://luxediteur.com/catalogue/letrange-etranger/ – consulté le 12 septembre 2026
Nawel Aït Ouali – AlAhrar.net






