Cette absence a nourri l’un des récits les plus tenaces de l’après-11-Septembre : celui d’un promoteur immobilier new-yorkais devenu, dans la presse professionnelle comme dans les forums consacrés aux théories du complot, « Lucky Larry ». Ce surnom recouvre trois éléments bien distincts : un contrat immobilier réel, un contentieux d’assurance étalé sur six ans, et une série de coïncidences personnelles documentées par plusieurs témoins directs de l’époque.
L’histoire de Larry Silverstein illustre comment des faits vérifiables, un bail, une police d’assurance, un rendez-vous médical, peuvent, une fois assemblés, alimenter des théories sur une anticipation des attentats. Le règlement d’assurance qu’il a fini par obtenir, 4,55 milliards de dollars, reste l’un des plus élevés jamais versés dans un contentieux immobilier américain. Reconstituer la chronologie exacte des faits permet de distinguer ce qui est établi de ce qui relève de l’interprétation.
Le contrat signé le 24 juillet 2001 marque la première fois en 31 ans que le complexe du World Trade Center change de mains. Silverstein Properties et l’enseigne de centres commerciaux Westfield America l’emportent face à Vornado Realty Trust, qui avait pourtant présenté une offre légèrement supérieure, après l’échec des négociations entre l’autorité portuaire de New York et du New Jersey et ce dernier candidat. Larry Silverstein n’apporte que 14 millions de dollars de fonds personnels à l’opération, complétés par 111 millions de ses associés Lloyd Goldman et Joseph Cayre, le reste provenant de 563 millions de dollars de prêts bancaires. L’accord, qualifié à l’époque de plus importante vente immobilière et de plus grande privatisation de l’histoire de la ville, porte sur les tours jumelles, les immeubles 4 et 5 ainsi que 425 000 pieds carrés de surface commerciale.
Un bail qui oblige Silverstein à assurer lui-même le site
Le contrat signé avec l’autorité portuaire impose à Silverstein Properties d’assurer intégralement le complexe. Deux mois avant les attentats, l’entreprise souscrit une police tous risques dont le plancher, 3,55 milliards de dollars par sinistre, a été fixé non par Silverstein lui-même mais par ses créanciers, selon un rapport de 2002 du magazine juridique The American Lawyer cité par le site de vérification Snopes. Contrairement à une version largement diffusée en ligne, il ne s’agit pas d’une police ciblant spécifiquement les attaques aériennes : les polices commerciales tous risques vendues aux Etats-Unis avant 2001 couvraient presque systématiquement les actes terroristes, avions compris, sans surcoût ni clause distincte, ce risque étant alors jugé statistiquement marginal. Le World Trade Center avait d’ailleurs déjà été indemnisé selon ce type de couverture standard après l’attentat à la voiture piégée de 1993.
Un contentieux qui s’étend jusqu’en 2007
Silverstein réclame le double de cette couverture, soutenant que les deux tours percutées par deux avions distincts constituent deux sinistres séparés et non un seul. La distinction n’est pas seulement comptable : en 2004, le coût estimé de la reconstruction du site atteint 9 milliards de dollars, ce qui rend cette bataille juridique quasiment incontournable pour Silverstein, qui reste par ailleurs tenu de verser 10 millions de dollars de loyer mensuel à l’autorité portuaire. Un jury tranche partiellement en sa défaveur en mai 2004, retenant l’interprétation d’un sinistre unique pour la majorité des assureurs concernés. Le litige se poursuit ensuite pendant trois années, jusqu’à ce que le gouverneur de l’Etat de New York de l’époque, Eliot Spitzer, contribue à débloquer les dernières négociations en 2007. Le montant final, 4,55 milliards de dollars, reste très inférieur aux 7,1 milliards initialement réclamés mais supérieur au plancher de 3,55 milliards prévu pour un sinistre unique.
Le matin du 11 septembre, une suite de rendez-vous manqués
Depuis la signature du bail, Silverstein prenait chaque matin son petit-déjeuner de travail à Windows on the World, le restaurant du 106e étage de la tour nord, où il rencontrait les locataires du complexe. Le 11 septembre, son épouse Klara lui impose de garder un rendez-vous chez le dermatologue plutôt que de s’y rendre. « On apprend vite à dire oui, chérie », racontera-t-il des années plus tard au sujet de cet échange, selon des propos rapportés par le magazine Fortune. Ses deux enfants, Roger et Lisa Silverstein, employés dans l’entreprise familiale et censés assister à la même réunion, sont eux aussi en retard ce matin-là. Geoffrey Wharton, un collaborateur de longue date de Silverstein, quitte pour sa part le petit-déjeuner à 8h44, deux minutes avant que le premier avion ne percute la tour. Aucune autre personne présente ce matin-là au restaurant ne survivra.
Un surnom né dans la presse professionnelle avant de nourrir les théories du complot
Le surnom « Lucky Larry » circule aujourd’hui aussi bien dans des articles de la presse immobilière new-yorkaise que sur des forums consacrés aux théories du complot autour du 11-Septembre. Le magazine professionnel Commercial Observer relève que cette suite de circonstances favorables a été retournée contre Silverstein dans certains recoins d’internet, présentée comme une preuve supposée de connaissance préalable des attentats. L’intéressé lui-même n’a jamais nié la chance objective de la situation : « J’ai eu de la chance, ma vie a été épargnée, ainsi que celle de mes enfants », a-t-il déclaré au même magazine. Les organismes de vérification qui se sont penchés sur le dossier, dont Snopes, n’ont en revanche identifié aucun élément documentaire établissant un lien entre la souscription d’assurance de l’été 2001 et une anticipation des attentats : l’obligation contractuelle d’assurance, la structure du financement bancaire et le calendrier du rendez-vous médical de son épouse constituent, chacun séparément, des faits ordinaires pour une transaction immobilière de cette ampleur.
Vingt-cinq ans après les attentats, Larry Silverstein continue de superviser la reconstruction du site du World Trade Center, où trois tours sur les cinq prévues à l’origine ont été achevées. Le surnom « Lucky Larry », lui, continue de circuler en ligne.
Sources
- Port Authority of New York and New Jersey – communiqué du 24 juillet 2001 sur la finalisation du bail, cité dans la chronologie de l’International Center for 9/11 Justice
https://ic911.org/complete-timeline/july-24-2001-world-trade-center-ownership-changes-hands-for-the-first-time/ – consulté le 12 septembre 2026 - Snopes – « Did a WTC Leaseholder Buy Terrorism Insurance Just Before 9/11? », publié le 14 septembre 2016
https://www.snopes.com/fact-check/wtc-terrorism-insurance/ – consulté le 12 septembre 2026 - Fortune – « Howard Lutnick, Larry Silverstein, Jim Pierce and Mitt Romney all had last-minute changes of plan that kept them out of the WTC on 9/11 », par Catherina Gioino, publié le 11 septembre 2026
https://fortune.com/2026/09/11/howard-lutnick-larry-silverstein-jim-pierce-mitt-romney-9-11-twin-towers-terrorist-attacks/ – consulté le 12 septembre 2026 - Commercial Observer – portraits et entretiens de Larry Silverstein
https://commercialobserver.com/tag/larry-silverstein/ – consulté le 12 septembre 2026 - Deccan Herald – « 9/11’s ground zero », sur le règlement du contentieux d’assurance en 2007
https://www.deccanherald.com/world/11s-ground-zero-1025992.html – consulté le 12 septembre 2026
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