La note de l’Institut Montaigne n’est pas la seule grille de lecture de la crise franco-algérienne. L’IFRI, l’IRIS, Terra Nova et la Fondapol partagent le constat d’une crise profonde, mais divergent sur l’accord de 1968 et les moyens de pression à employer.
Pourquoi c’est important. À quelques mois de l’élection présidentielle française de 2027, la politique algérienne de la France fait l’objet d’un débat d’experts qui ne se réduit pas au clivage gauche-droite. Comparer les analyses publiées depuis 2023 permet de distinguer les constats partagés des choix proprement politiques.
Dossier France–Algérie. Cette comparaison prolonge notre analyse détaillée de la note Montaigne : pourquoi l’Institut Montaigne prône la désensibilisation avec Alger.
Une précision s’impose : toutes les publications examinées n’engagent pas leur institution de la même manière. La note de l’Institut Montaigne et l’étude de la Fondapol sont des productions institutionnelles. Le texte de Denis Bauchard est un article paru dans la revue Esprit puis relayé par l’IFRI. Celui de Brahim Oumansour a été publié par Le Rubicon et reflète la lecture d’un chercheur associé à l’IRIS. L’article de Mayas Messir a été publié par La Grande Conversation, plateforme éditoriale liée à Terra Nova. Ce comparatif porte donc sur un ensemble de publications et d’experts rattachés à ces laboratoires d’idées, et non sur cinq doctrines officielles strictement équivalentes.
L’Institut Montaigne : sortir du régime de l’accord de 1968
Dans leur note du 10 septembre 2026, Michel Duclos et Augustin Motte écartent deux options extrêmes. La continuité leur paraît incapable de solder des décennies de tensions récurrentes. La rupture frontale ferait courir un risque d’escalade incontrôlable. Leur préférence va à une « désensibilisation flexible » : réduire les contacts ministériels, centraliser davantage les échanges au Quai d’Orsay et sortir du régime dérogatoire de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968, quitte à traverser une phase de durcissement.
La note documente le recul économique français en Algérie : retrait de Michelin annoncé en janvier 2025, baisse de la part française sur le marché algérien du blé, stock d’investissements français évalué à 2,8 milliards d’euros et concurrence croissante de l’Italie, de la Chine et de la Turquie.
Cette lecture a suscité une réponse critique en Algérie. Dans une tribune publiée sur TSA, l’ancien ambassadeur Amar Belani estime que la « désensibilisation » habille surtout des mesures de fermeté migratoire et de retrait politique d’un vocabulaire rassurant. Il souligne aussi que la note adopte explicitement un point de vue français et n’intègre la position algérienne que de façon informelle.
L’IFRI : miser sur le temps et la diplomatie
Une lecture différente vient de Denis Bauchard, ancien diplomate et conseiller à l’IFRI. Dans « Algérie-France : réflexions sur une crise », paru dans Esprit en mai 2025 puis relayé par l’institut, il insiste sur le poids symétrique des traumatismes : colonisation et guerre d’indépendance côté algérien ; chute de la IVe République, putsch des généraux, sort des rapatriés, des juifs d’Algérie et des harkis côté français.
Il retrace la crise ouverte par le soutien français au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental en juillet 2024, puis aggravée par l’arrestation de Boualem Sansal, l’attentat de Mulhouse et les expulsions croisées de personnels diplomatiques et consulaires.
Sa conclusion diffère de celle de l’Institut Montaigne. Les intérêts économiques, énergétiques et sécuritaires communs empêchent selon lui une rupture complète. Il recommande de « laisser le temps au temps », de préserver les canaux diplomatiques et de compter sur le renouvellement générationnel, sans formuler de proposition précise sur l’avenir de l’accord de 1968.
L’analyse de Brahim Oumansour : douter de l’efficacité de la pression
Brahim Oumansour, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire du Maghreb, propose dans Le Rubicon une troisième lecture. Il place le Sahara occidental au centre d’une rivalité algéro-marocaine ancienne, nourrie par la guerre des Sables de 1963 et par un différend régional jamais totalement refermé.
Sur l’accord de 1968, sa position s’oppose à celle de l’Institut Montaigne. Il juge qu’une dénonciation aurait peu d’utilité pratique : le texte a été profondément modifié par l’instauration des visas en 1986 et par ses révisions de 1985, 1994 et 2001. Selon lui, la réduction des visas et la suppression de l’aide au développement — environ 130 millions d’euros par an d’après les données qu’il cite — auraient un effet limité sur les décideurs algériens et pourraient surtout accélérer le recul de la francophonie.
Il redoute également qu’une escalade profite à la Russie, à la Chine et à la Turquie. L’Italie s’est déjà imposée comme un partenaire européen majeur de l’Algérie, avec 21 milliards de dollars d’échanges en 2023 selon les données reprises dans son article. Il attire enfin l’attention sur le levier migratoire dont pourrait disposer Alger si la confrontation s’étendait à l’échelle européenne, tout en soulignant qu’une telle stratégie pénaliserait aussi les partenaires de l’Algérie.
Terra Nova : une pression ciblée et discrète
Sur La Grande Conversation, l’étudiant en sciences politiques Mayas Messir a publié en mars 2025 une analyse de l’accord de 1968, complétée après le vote de la résolution parlementaire du 30 octobre 2025.
Il relève que le nombre de certificats de résident algérien en cours de validité a progressé de 10 % entre 2000 et 2023, contre 30 % pour la population immigrée marocaine sur une période proche, alors que le Maroc ne bénéficie pas d’un accord comparable. Selon lui, ce constat relativise l’idée d’un privilège produisant mécaniquement davantage d’immigration.
L’auteur rappelle aussi que l’accord de 1968 ne contient aucune disposition relative à l’expulsion des personnes en situation irrégulière. Il ne peut donc être invoqué comme fondement de l’obligation de coopération d’Alger sur les laissez-passer consulaires. Pour 2024, il estime le taux d’exécution à 9 % pour les ressortissants algériens, 13 % pour les Marocains et 10 % pour les Tunisiens.
Plutôt qu’une dénonciation unilatérale, il défend une pression ciblée et discrète : restrictions d’accès au territoire pour les dirigeants et les milieux proches du pouvoir algérien, coordination européenne, puis réouverture progressive des canaux diplomatiques et sécuritaires.
La Fondapol : la ligne la plus favorable à la dénonciation
La Fondapol occupe une position plus tranchée. Dans une étude publiée en mai 2023, l’ancien ambassadeur Xavier Driencourt décrit l’accord de 1968 comme une anomalie juridique qui réduit la capacité du gouvernement français à appliquer aux ressortissants algériens les évolutions du droit commun des étrangers. Il plaide pour sa dénonciation.
Cette étude est devenue l’une des références les plus citées des partisans d’une ligne dure. Le 30 octobre 2025, l’Assemblée nationale a adopté par 185 voix contre 184 une résolution demandant la dénonciation de l’accord. Porté par le Rassemblement national, le texte a bénéficié de voix venues des groupes Les Républicains et Horizons. Cette résolution a une portée politique et symbolique, mais elle n’est pas juridiquement contraignante pour le gouvernement.
Des constats communs, un désaccord central
Les publications convergent sur plusieurs points. La crise ouverte à l’été 2024 est l’une des plus graves depuis l’indépendance algérienne. La position économique française s’est affaiblie face à l’Italie, à la Chine et à la Turquie. Les déclarations spectaculaires et les rivalités entre ministères ont souvent compliqué l’action diplomatique. Enfin, une rupture durable aurait un coût économique, sécuritaire et humain pour les deux pays.
Le désaccord porte surtout sur la fonction politique et l’efficacité pratique de l’accord de 1968. L’Institut Montaigne et la Fondapol recommandent d’en sortir, avec des tonalités différentes. Brahim Oumansour et Mayas Messir jugent sa dénonciation inefficace ou contreproductive, sans défendre pour autant le statu quo. Denis Bauchard ne tranche pas directement et privilégie le temps long, la diplomatie et le renouvellement générationnel.
Ces divergences recoupent partiellement les clivages politiques français, mais pas complètement. La « désensibilisation » de l’Institut Montaigne partage avec Terra Nova l’idée de mesures ciblées et conduites à bas bruit. Elle s’en distingue par la place centrale accordée à la sortie du régime de 1968. L’IFRI et l’IRIS insistent davantage sur le coût géopolitique d’une escalade et sur la perte d’influence française qu’elle pourrait accélérer.
Pour prolonger le dossier mémoriel sur AlAhrar : Elaine Mokhtefi, mémoire de la révolution algérienne et le choix de Benyoucef Benkhedda de s’effacer en 1962.
Un débat appelé à peser sur la présidentielle de 2027
Un rapport parlementaire présenté en octobre 2025 par Charles Rodwell et Mathieu Lefèvre a ajouté au débat une dimension budgétaire et juridique. Depuis, la dénonciation de l’accord n’est plus seulement une proposition de la droite radicale : elle est devenue une option débattue dans plusieurs familles de la droite et du centre.
La décision reviendra au pouvoir exécutif issu de l’élection de 2027. Mais la comparaison des think tanks montre que la vraie alternative ne se limite pas à « dialogue ou rupture ». Elle porte sur la nature des leviers à employer, leur visibilité, leur coordination européenne et le prix que la France est prête à payer pour obtenir des concessions d’Alger sans accélérer son propre recul économique et diplomatique.
Sources
- Institut Montaigne — Michel Duclos et Augustin Motte, « [Scénarios] France-Algérie : sortir de l’émotion », 10 septembre 2026.
- TSA — Amar Belani, réponse critique à la note Montaigne, 15 septembre 2026.
- IFRI / Esprit — Denis Bauchard, « Algérie-France : réflexions sur une crise », mai 2025.
- Le Rubicon — Brahim Oumansour, « Tensions entre l’Algérie et la France : une crise à enjeux multiples », 14 mai 2025.
- La Grande Conversation — Mayas Messir, « Accords migratoires franco-algériens de 1968 : entre privilège et controverse », 26 mars 2025, texte actualisé.
- Fondapol — Xavier Driencourt, « Politique migratoire : que faire de l’accord franco-algérien de 1968 ? », mai 2023.
- Assemblée nationale — scrutin public n° 3260 sur la résolution relative aux accords de 1968, 30 octobre 2025.
- Assemblée nationale — rapport d’information n° 1963, 15 octobre 2025.





