Elaine Mokhtefi, mémoire de la révolution algérienne, meurt à 98 ans

Née Elaine Klein le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive de la classe ouvrière, elle s'est éteinte dans un hôpital new-yorkais, selon des informations rapportées ce jeudi par la presse algérienne. Son décès a été annoncé par ses proches, dont son ami de longue date Omar Mokhtefi, qui a confié à Casbah Tribune qu'elle se réjouissait de retrouver « son pays de cœur ». La nouvelle circule alors même que l'Algérie s'apprêtait à lui rendre un hommage officiel pour marquer l'aboutissement de plus de soixante-dix ans d'engagement à ses côtés.

Une disparition à un mois d’une cérémonie prévue à Alger

Elaine Mokhtefi avait fêté ses 97 ans à Alger en décembre dernier, invitée par le Festival international du film d’Alger et l’Association des Amis de la Révolution, qui avaient fait coïncider la clôture de leur douzième édition avec son anniversaire. Une réception devait se tenir dans la capitale algérienne le 10 octobre prochain pour célébrer officiellement l’acquisition de sa nationalité algérienne, obtenue par un décret présidentiel du 23 juillet 2026 publié au Journal officiel n°55. Signé un mois et demi avant sa mort, ce texte transforme malgré lui une reconnaissance attendue depuis des décennies en un geste resté inachevé, la cérémoniale d’octobre devant désormais se tenir sans celle qu’elle honorait.

De la banlieue new-yorkaise aux syndicalistes algériens de Paris

Le parcours d’Elaine Mokhtefi commence loin de l’Algérie. Confrontée dès l’enfance au rejet antisémite, elle quitte les États-Unis pour la France au début des années 1950 et s’installe à Paris. C’est là, en 1952, lors du défilé du Premier mai, qu’elle croise pour la première fois des militants syndicaux ouvriers algériens venus manifester malgré les interdictions. Cette rencontre oriente durablement son engagement vers la cause anticoloniale. Six ans plus tard, à la conférence panafricaine des peuples d’Accra, au Ghana, elle rencontre Frantz Fanon et Mohamed Sahnoun et choisit de mettre ses compétences de traductrice et de journaliste au service du Front de libération nationale.

Fanon, les Black Panthers et les figures de la décolonisation

De retour à New York en 1960, elle intègre le bureau local du Gouvernement provisoire de la République algérienne et du FLN, sous la direction d’Abdelkader Chanderli et en lien étroit avec M’hamed Yazid. L’année suivante, lorsque Frantz Fanon, atteint de leucémie, est hospitalisé aux États-Unis, Chanderli lui confie la charge de veiller sur lui : elle lui rend visite régulièrement jusqu’à sa mort et prend en partie en charge son fils Olivier, alors âgé de six ans. Après l’indépendance algérienne, elle rejoint Alger et y reste douze ans, période durant laquelle elle organise, en 1969, l’accueil des délégations de mouvements de libération africains – Mozambique, Angola, Afrique du Sud – ainsi que de la section internationale des Black Panthers lors du premier Festival panafricain d’Alger. Elle orchestre notamment l’exil clandestin, via Cuba, du dirigeant panthère Eldridge Cleaver, et côtoie au fil de ces années Fidel Castro, Houari Boumédiène, Ahmed Ben Bella et Ho Chi Minh.

Journaliste à Alger, expulsée en 1974, traductrice de ses propres mémoires

Durant son séjour algérien, Elaine Mokhtefi travaille comme journaliste à l’agence Algérie Presse Service, où elle couvre les mouvements tiers-mondistes, avant d’épouser Mokhtar Mokhtefi, écrivain et ancien membre de l’Armée de libération nationale, mort en 2015. Selon plusieurs récits concordants, elle quitte l’Algérie en 1974 après avoir refusé de collaborer avec les services de sécurité militaire – un épisode qui met fin à douze années d’installation dans le pays. Elle attend ensuite près de quarante-cinq ans avant de raconter cette période dans un livre, Algiers, Third World Capital, publié en anglais chez Verso en 2018 puis traduit par ses propres soins sous le titre Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers, paru en France aux éditions La Fabrique et en Algérie chez Barzakh en 2019. Elle y avait également réaffirmé, lors d’un hommage organisé par l’Association internationale des Amis de la Révolution algérienne, son soutien aux luttes des peuples palestinien et sahraoui pour leur indépendance.

Une nationalité obtenue trop tard pour être fêtée de son vivant

La disparition d’Elaine Mokhtefi laisse en suspens le rendez-vous du 10 octobre à Alger, conçu comme le point d’orgue symbolique d’un attachement à l’Algérie qui n’avait jamais faibli depuis 1952. Le décret de naturalisation, resté sans traduction concrète en cérémonie publique, demeure le dernier acte officiel liant son nom à celui du pays qu’elle avait choisi de servir dès la guerre d’indépendance. Ses mémoires, traduites de sa propre main, continuent pour l’instant de circuler dans leurs éditions française et algérienne comme le principal témoignage direct sur cette période.

Sources

  1. Casbah Tribune — « Elaine Mokhtefi, militante anticoloniale et grande amie de l’Algérie, est décédée à New York »
    https://casbahtribune.dz/hommage/elaine-mokhtefi-militante-anticoloniale-et-grande-amie-de-lalgerie-est-decedee-a-new-york/ — consulté le 12 septembre 2026
  2. Le Jeune Indépendant — « Elaine Mokhtefi, la voix américaine de la révolution algérienne et de l’émancipation universelle, s’éteint à New York »
    https://www.jeune-independant.net/elaine-mokhtefi-la-voix-americaine-de-la-revolution-algerienne-et-de-lemancipation-universelle-seteint-a-new-york/ — consulté le 12 septembre 2026
  3. Algérie360 — « Qui est Elaine Mokhtefi ? L’Américaine de 98 ans qui vient d’obtenir la nationalité algérienne »
    https://www.algerie360.com/elaine-mokhtefi-nationalite-algerienne-98-ans/ — consulté le 12 septembre 2026
  4. Wikipédia (édition française) — « Elaine Mokhtefi »
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Elaine_Mokhtefi — consulté le 12 septembre 2026
  5. Verso Books — Notice biographique d’Elaine Mokhtefi
    https://www.versobooks.com/blogs/authors/mokhtefi-elaine — consulté le 12 septembre 2026
  6. La Patrie News (AIARA) — « AIARA : émouvant hommage à Mme. Elaine Mokhtefi »
    https://lapatrienews.dz/aiara-emouvant-hommage-a-mme-elaine-mokhtefi/ — consulté le 12 septembre 2026

Nawel Aït Ouali – Alahrar.net

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Nawel Aït Ouali
Nawel Aït Ouali
Nawel Aït Ouali est une signature éditoriale d’AlAhrar consacrée à l’Algérie, au Maghreb et aux évolutions sociales qui traversent la région. Elle suit les questions politiques et institutionnelles, la santé, l’éducation, les migrations, les diasporas et l’environnement. Elle s’intéresse également aux enjeux de culture, de mémoire et aux relations entre la France et l’Algérie. Son travail privilégie les réalités vécues, la contextualisation historique et l’explication des transformations sociales au-delà de l’actualité immédiate.

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