Le conseiller principal du président américain pour l’Afrique et le Proche-Orient a multiplié depuis dix-huit mois les déplacements en Afrique du Nord et au Sahel, de Kinshasa à Tripoli en passant par Bamako et Niamey. Cette diplomatie itinérante répond à un objectif rarement énoncé tel quel dans les communiqués officiels. Il s’agit de sécuriser un accès américain aux réserves de lithium, d’uranium et de manganèse concentrées dans une région où la France a reculé et où la Chine domine le raffinage mondial. La Russie, de son côté, a installé des forces militaires dans six pays du continent. C’est ce moteur matériel, plus que la rhétorique de la stabilité régionale, qui structure désormais l’essentiel des dossiers ouverts entre Washington et ses partenaires nord-africains et sahéliens.
Minerais critiques et énergie : le vrai moteur américain
Le Mali doit devenir en 2026 le deuxième producteur africain de lithium, avec des réserves estimées à 890 000 tonnes. Le Niger détient de son côté environ 454 000 tonnes de réserves d’uranium, soit 5 % de la production mondiale. Ces gisements pèsent lourd dans une équation où la Chine conserve près de 70 % des capacités mondiales de raffinage des minerais critiques, selon une analyse de l’Institute for Security Studies. Washington a organisé en février 2026 un sommet ministériel réunissant 54 pays et lancé « Project Vault », une réserve stratégique destinée à sécuriser ces approvisionnements. Cette logique éclaire le virage conciliant de l’administration Trump envers les juntes de l’Alliance des Etats du Sahel. Ce virage reste nettement plus prononcé que celui de l’Union européenne, qui n’a révisé son approche qu’à la fin de 2025, après s’être longtemps heurtée au refus des capitales sahéliennes.
L’énergie complète ce tableau. Sonatrach a multiplié les mémorandums avec ExxonMobil, Chevron et Oxidental Petroleum sur l’exploration et le développement de champs, notamment dans le bassin de Berkine. Les Etats-Unis et leurs alliés européens cherchent ainsi à diversifier leurs approvisionnements loin de la Russie. La stabilisation de la Libye, portée par Massad Boulos depuis l’été 2025, répond à une logique similaire. Elle vise autant à sécuriser les investissements pétroliers américains qu’à réduire l’ancrage militaire russe dans l’est du pays.
Une diplomatie qui évite la rupture frontale avec Moscou
L’Africa Corps, héritier du groupe Wagner placé sous le commandement direct du ministère russe de la Défense, maintient une présence estimée entre 1 000 et 2 500 hommes au Mali. Le dispositif reste plus réduit au Niger et au Burkina Faso, mais des bases sont en cours d’expansion dans l’est libyen, à Tobrouk, selon un rapport du service de recherche du Congrès américain. L’offensive conjointe menée au printemps 2026 par le Front de libération de l’Azawad et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans a révélé les limites de ce dispositif. Il reste désormais recentré sur la protection de Bamako plutôt que sur une reconquête du nord malien, selon une analyse du Soufan Center.
C’est cette fragilité que Washington cherche à exploiter, non par une rupture idéologique avec Moscou, mais par une offre concurrente sur le même terrain. Début 2026, l’administration Trump a levé les sanctions américaines visant trois responsables maliens auparavant désignés pour leur rôle dans les activités de Wagner. Ce geste traduit une priorité donnée à l’accès aux minerais plutôt qu’à la confrontation frontale avec la Russie. En Libye en revanche, la présence militaire russe à l’est complique la médiation américaine, qui doit composer avec Khalifa Haftar, à la fois allié de Moscou et des Emirats arabes unis.
Alger, gardien pragmatique de sa profondeur sahélienne
L’Algérie reste un client historique de l’armement russe. Elle s’est pourtant imposée en 2026 comme un partenaire énergétique et sécuritaire américain de plus en plus actif, une position qui n’exclut pas l’une par l’autre. Alger a déployé fin août quatre chasseurs Sukhoi Su-30 à Niamey pour appuyer l’armée nigérienne face à une tentative de déstabilisation, une première depuis l’indépendance pour un pays dont la doctrine militaire est longtemps restée strictement défensive. Cette intervention s’inscrit dans un mouvement plus large : réconciliation avec le Mali après la crise ouverte en avril 2025, tentative de réactivation de la commission mixte de Tamanrasset créée en 2010 avec le Mali, le Niger et la Mauritanie, et présence diplomatique renforcée à Niamey.
C’est précisément cette profondeur stratégique sahélienne qui intéresse Washington. Le retrait militaire français a laissé un vide que se disputent Moscou et, dans une moindre mesure, les Etats-Unis. Cette utilité algérienne pour Washington a toutefois un revers. Alger reste isolée sur le dossier du Sahara occidental, absente du vote qui a permis l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité en octobre 2025. Elle vient surtout de rompre ses relations diplomatiques avec les Emirats arabes unis le 10 septembre 2026, trois jours seulement avant l’arrivée de Massad Boulos à Alger. Le gouvernement algérien invoque des « agissements provocateurs ou hostiles » répétés de la part d’Abou Dhabi, sans en détailler publiquement la nature exacte.
Rabat, Tel-Aviv et Abou Dhabi : un axe que Washington ménage sans le rompre
Le partenariat entre Washington et Rabat repose sur une architecture transactionnelle scellée en décembre 2020. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental y répond à la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, dans le cadre des accords d’Abraham. Ce lien figure dans la loi américaine de défense, mais son absence pour la deuxième année consécutive dans le texte voté en 2026 nourrit des interrogations sur la solidité de cet acquis diplomatique au-delà du mandat de Donald Trump. La coopération militaire israélo-marocaine s’est pourtant approfondie sur cette même période. Un plan conjoint a été signé en janvier 2026 entre les états-majors des deux pays, portant sur le renforcement des capacités et les industries de défense.
Cette architecture crée une tension structurelle pour Washington. Plus les Etats-Unis approfondissent leur relation énergétique et sécuritaire avec l’Algérie, plus ils doivent gérer la nervosité de Rabat, sans remettre en cause l’acquis diplomatique consenti sur le Sahara. Le silence des communiqués officiels sur ce dossier lors de la visite de Boulos à Alger illustre cette prudence calculée. Le conseiller américain en a pourtant parlé séparément sur le réseau social X, en évoquant la résolution 2797, ce qui révèle un décalage volontaire entre communication publique et positionnement personnel.
Les Emirats arabes unis incarnent l’écart le plus net entre discours et intérêts réels dans la région. Leur influence sahélienne s’appuie sur des circuits aurifères considérables, avec près de 748 tonnes d’or africain importées en 2024 selon des données relayées par plusieurs médias spécialisés. Elle s’appuie aussi sur un soutien de longue date à Khalifa Haftar dans l’est libyen, et sur des accusations documentées par des experts des Nations unies concernant le financement des Forces de soutien rapide soudanaises. Ces circuits logistiques transiteraient notamment par la Libye orientale. Abou Dhabi a par ailleurs ouvert en 2020 un consulat général à Laâyoune, dans le Sahara occidental, un geste qu’Alger interprète comme un alignement stratégique direct avec le Maroc. Le président Tebboune a évoqué publiquement, le 27 juillet 2026, un « micro-Etat » dont l’impact serait « très négatif ». Il a néanmoins précisé que le maintien des relations diplomatiques tenait alors à la seule volonté de ne pas aggraver les divisions du monde arabe.
Les prochains rendez-vous qui trancheront
Cette compétition d’influence entre Washington, Moscou, Rabat et Abou Dhabi ne se résoudra pas dans les déclarations mais dans des échéances déjà fixées. Le forum énergétique américano-algérien se tiendra le 15 octobre à Lake Charles, en Louisiane, en marge d’un sommet consacré au gaz naturel liquéfié américain. Le premier forum d’affaires algéro-américain suivra les 29 et 30 novembre, accompagné d’une mission commerciale multisectorielle. En Libye, le sort de l’initiative portée par Massad Boulos dépendra de la capacité du Conseil supérieur de l’Etat à accepter, ou non, un compromis construit en dehors du cadre de l’accord politique libyen qu’il revendique. Ces échéances mesureront si le rapprochement diplomatique entamé cette semaine à Alger se traduit par des investissements tangibles, ou s’il reste, comme souvent dans cette région, une affaire de déclarations d’intention.
Sources
- Institute for Security Studies (ISS Africa) – Analyse sur la diplomatie américaine des minerais au Sahel
https://issafrica.org/iss-today/us-minerals-diplomacy-tests-sahel-countries-partnership-choices
consulté le 14 septembre 2026 - Congressional Research Service (Congress.gov) – Rapport sur les opérations de sécurité de la Russie en Afrique
https://www.congress.gov/crs-product/IF12389
consulté le 14 septembre 2026 - Al Jazeera – Analyse sur le rôle de la Russie dans la sécurité du Mali et du Sahel
https://www.aljazeera.com/news/2026/4/29/what-role-has-russia-played-in-malis-security-and-the-sahel-region
consulté le 14 septembre 2026 - The Soufan Center – Note sur les limites de l’Africa Corps russe au Mali
https://thesoufancenter.org/intelbrief-2026-may-12/
consulté le 14 septembre 2026 - Euronews – Trump réaffirme le soutien des Etats-Unis à la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental
https://fr.euronews.com/2026/08/02/donald-trump-reaffirme-le-soutien-des-etats-unis-a-la-souverainete-du-maroc-sur-le-sahara-
consulté le 14 septembre 2026 - Telquel.ma – Israël et le Maroc concluent un plan militaire conjoint pour 2026
https://telquel.ma/instant-t/2026/01/06/israel-et-le-maroc-concluent-un-plan-militaire-conjoint-pour-2026_1968946/
consulté le 14 septembre 2026 - Afrik.com – Emirats en Afrique : ce qu’Alger dénonce, documenté par le Financial Times
https://www.afrik.com/emirats-arabes-unis-afrique-alger-or-soudanais-ports-mercenaires
consulté le 14 septembre 2026
Boualem Kadouri – AlAhrar.NET





