Né en 1920 à Berrouaghia, mort le 4 février 2003 à Alger, Benyoucef Benkhedda a présidé le GPRA qui a négocié et conclu les accords d’Évian en mars 1962. Sa décision de se retirer, l’été suivant, pour éviter un affrontement armé avec Ahmed Ben Bella, tranche avec les crises de pouvoir qui jalonneront ensuite l’histoire algérienne, du coup d’État de 1965 à la décennie noire des années 1990. Son parcours, de la clandestinité du PPA-MTLD à l’opposition sous Chadli Bendjedid puis à la dénonciation des violations des droits de l’homme après 1992, traverse presque toute l’histoire politique du pays.
Pharmacien de formation, Benyoucef Benkhedda est né le 23 février 1920 à Berrouaghia, dans la wilaya de Médéa, fils d’un cadi. Il adhère au Parti du peuple algérien (PPA) en 1942, avant d’être arrêté et torturé l’année suivante pour avoir fait campagne contre la conscription des Algériens dans l’armée française, selon le Dictionnaire biographique Maitron. Il obtient son diplôme de pharmacien en 1951, après des études interrompues par son engagement politique. Membre du comité central du PPA-MTLD dès 1947, il en devient le secrétaire général de 1951 à 1954.
Un cadre du PPA-MTLD devenu conseiller d’Abane Ramdane
Arrêté en novembre 1954, Benkhedda est libéré en mai 1955 et rejoint le Front de libération nationale (FLN) quelques semaines plus tard. Il devient à Alger le conseiller d’Abane Ramdane, avec qui il participe au lancement du journal El Moudjahid et à la création de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) en février 1956. En août 1956, le congrès de la Soummam le désigne membre du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) et du Comité de coordination et d’exécution (CCE), aux côtés d’Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Saad Dahlab et Krim Belkacem. Il échappe aux parachutistes du général Massu à la veille de la bataille d’Alger et quitte la capitale après l’assassinat de Ben M’hidi. Depuis l’étranger, il représente le FLN dans plusieurs capitales arabes, en Yougoslavie, à Londres, en Amérique latine et en Chine.
De la présidence du GPRA à la signature du cessez-le-feu
Nommé ministre des Affaires sociales du premier GPRA en septembre 1958, Benkhedda est désigné président du gouvernement provisoire par le CNRA réuni à Tripoli en août 1961, succédant à Ferhat Abbas. Il achève les négociations engagées par le gouvernement Abbas. Le 18 mars 1962, il proclame le cessez-le-feu prévu par les accords d’Évian pour le lendemain midi. Il défendra plus tard ce compromis, dans son ouvrage « Les Accords d’Évian » publié en 1986, comme une « grande victoire du peuple algérien » face à ceux qui l’assimilaient à une capitulation, rapporte Jeune Afrique. Le 3 juillet 1962, jour de la reconnaissance officielle de l’indépendance par la France, Benkhedda est accueilli en triomphe à Alger à la tête du GPRA.
Une transmission du pouvoir plutôt qu’un affrontement
La crise qui éclate dans les semaines suivantes entre le GPRA et Ahmed Ben Bella, soutenu par l’état-major de l’Armée des frontières, pousse Benkhedda à se retirer volontairement pour éviter, selon ses propres mots, de « cautionner des tueries d’Algériens par d’autres Algériens ». Le 4 août 1962, il transmet ses pouvoirs au bureau politique installé par Ben Bella, après avoir vainement proposé sa médiation entre les factions rivales. Il choisit de céder plutôt que de se battre. En renonçant au rapport de force au moment même où il en avait les moyens institutionnels, Benkhedda rompt avec le schéma qui prévaudra dans les crises de pouvoir algériennes suivantes. Du coup d’État de 1965 à l’arrêt du processus électoral de 1992, la question du pouvoir s’y tranchera par la force plutôt que par la transmission. Il se retire alors de la vie politique pour exercer son métier de pharmacien.
Vingt ans de mise à l’écart sous Boumédiène et Chadli
En 1976, Benkhedda signe avec Ferhat Abbas, Hocine Lahouel et Kheir-Eddine un manifeste réclamant une assemblée constituante élue au suffrage universel pour définir une charte nationale, en pleine ère Boumédiène. Les quatre signataires sont placés en résidence surveillée et leurs biens confisqués. Il faut attendre la proclamation du multipartisme par Chadli Bendjedid, à la fin des années 1980, pour que Benkhedda retrouve un espace politique. Il fonde alors, avec Abderrahmane Kiouane et d’anciens compagnons du mouvement national, le parti « El Oumma ». Son objectif affiché : rassembler nationalistes et islamistes autour des principes de la déclaration du 1er novembre 1954.
Dans la tourmente de la décennie noire
L’arrêt du processus électoral, en janvier 1992, ouvre la période la plus sombre de l’Algérie indépendante. En 1994, une loi promulguée sous la présidence de Liamine Zeroual interdit aux partis l’usage de la religion à des fins politiques ; « El Oumma » s’autodissout. Benkhedda fonde alors avec le cheikh Ahmed Sahnoune l’association « Tadhamoune », destinée à dénoncer l’état d’exception et les violations des droits de l’homme qui suivent l’interruption du scrutin. Il continue, jusqu’à la fin de sa vie, à publier des ouvrages consacrés à la guerre de libération et à ses compagnons de lutte.
Cinq ouvrages pour transmettre sa lecture de la guerre
Benkhedda laisse une œuvre écrite construite sur près de vingt ans : « Les Accords d’Évian » (OPU, 1986), « Les origines du 1er novembre 1954 » (éditions Dahlab, 1989) et « L’Algérie à l’indépendance : la crise de 1962 » (Dahlab, 1997). Suivront « Abane-Ben M’hidi, leur apport à la révolution algérienne » (Dahlab, 2000) et « Alger, capitale de la résistance 1956-1957 » (éditions Houma, 2002). Le dernier de ces ouvrages, publié l’année précédant sa mort, revient sur le rôle de la capitale algérienne comme centre de la résistance urbaine entre 1956 et 1957, période durant laquelle il siégeait au Comité de Coordination et d’Exécution. Ces cinq titres constituent la principale source de première main sur son rôle et sur les dissensions internes du FLN.
Benkhedda meurt à son domicile d’Alger le 4 février 2003, après une longue maladie. Il est enterré au cimetière de Sidi Yahia, aux côtés de Saad Dahlab, son compagnon de lutte depuis les bancs du lycée de Blida. En 2019, seize ans après sa disparition, son fils Hassan meurt lors d’une manifestation du « Hirak » populaire algérien.
L’université d’Alger porte aujourd’hui le nom de Benyoucef Benkhedda.
Sources
- Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social — « BENKHEDDA Benyoucef [Dictionnaire Algérie] »
https://fusilles-40-44.maitron.fr/benkhedda-benyoucef-dictionnaire-algerie/ – consulté le 11 septembre 2026 - Le Monde (archives) — « M. Ben Khedda : la mission de l’Exécutif provisoire se limite à créer les meilleures conditions morales et matérielles pour préparer le référendum » (20 juin 1962)
https://www.lemonde.fr/archives/article/1962/06/20/m-ben-khedda-la-mission-de-l-executif-provisoire-se-limite-a-creer-les-meilleures-conditions-morales-et-materielles-pour-preparer-le-referendum_2366806_1819218.html – consulté le 11 septembre 2026
AL AHRAR – RÉDACTION





